L'augmentation des cotisations n'est pas responsable de la précarité des auteurs, graphistes ou dessinateurs

Les appels à cotisation de l’IRCEC et les débats sur la hausse de la CSG ont fait réagir les auteurs en général et les auteurs de BD en particulier, qui ont eu tôt fait de crier à l’assassin et à se plaindre que cette hausse allait les mettre sur la paille, voire les tuer. Devant une telle levée de boucliers, je pense qu’il est urgent que les auteurs comprennent que s’ils ne s’en sortent pas avec un des régimes de cotisation les plus avantageux existant, c’est que le problème n’est pas le régime, mais les auteurs eux-mêmes.

En préambule je tiens à préciser que je suis moi-même auteur, et que ces hausses m’ennuient autant que vous, étant donné que je préférerais (comme tout le monde je pense) que mes cotisations baissent plutôt qu’elles augmentent.

Toutefois, je reste conscient de bénéficier d’un des régimes, ou peut être même du régime le plus avantageux pour une entreprise. À partir de là, il suffit d’en tirer parti.

Note : pour les auteurs édités dont les revenus sont intégralement déclarés par les tiers (en général la maison d’édition) il existe un régime dit “de traitements et salaires” où l’éditeur paye directement les cotisations pour l’auteur, mais il s’agit bien exactement des mêmes cotisations dont il est question dans ce billet.

Votre petite entreprise

Pour commencer, rappelons que les personnes touchées par ces hausses sont avant tout des entreprises (entreprises individuelles dans le cas qui nous intéresse) et que comme toute entreprise (et salarié d’ailleurs), elles sont soumises à des cotisations qu’il faut anticiper et provisionner.

Les auteurs ne peuvent pas, ne doivent pas, continuer à se comporter comme des artistes maudits ou des salariés au rabais de maisons d’édition, et balayer d’un revers de la main toute question administratives ou commerciales parce que “moi je dessine c’est pas mon truc la paperasse”.

Si vous gagnez de l’argent avec vos œuvres, si vous avez choisi ce statut, il vous faut l’assumer en entier, c’est à dire avec ses 50% d’activité relatif à la gestion d’une entreprise.

Vous êtes une entreprise, agissez comme telle.

TL;DR : si vous n’arrivez pas à dégager assez de chiffre d’affaires pour vivre, c’est parce que vous êtes loin d’être rentables, car les cotisations des auteurs indépendants sont les plus faibles et leur statut un des plus avantageux.

Les avantages du statut d’auteur indépendant

  • Avantage 1, le statut fiscal : en micro BNC, les frais déduits forfaitairement sont en général bien plus élevés que les frais réels.
  • Avantage 2, le régime social : bénéficier du régime d’assurance maladie des salariés pour une fraction des cotisations des salariés (~1,3 % de votre bénéfice !) et pas de cotisation forfaitaire.
  • Avantage 3 : possibilité de bénéficier chaque année d’une formation pour un montant allant jusqu’à 7200 €
  • Avantage 4, la retraite complémentaire : ne rien à payer si moins de 8700 € de chiffre d’affaires, 4% jusqu’à 26 109 € et 5 % au delà.
  • Avantage 5 : Exonération de la Cotisation Foncière des entreprises (ex taxe professionnelle).
  • Avantage 6 : Pas de cotisations chômage + possibilité de cumul complet de ses revenus d’auteurs avec des indemnités journalières de l’assurance chômage.

Retrouvez le détail de ces avantages sur ce billet annexe.

Si les cotisations sont faibles, pourquoi les auteurs / graphistes / dessinateurs BD galèrent ?

La réponse est simple : il ne savent pas se faire payer correctement et travaillent pour des clopinettes. La plupart n’ont aucune idée de leur seuil de rentabilité et facturent des prix ridiculement bas qui ne prennent en compte aucune charge ni cotisation.

En plus de ne pas facturer suffisamment pour vivre après avoir payé leurs charges diverses, beaucoup d’auteurs indépendants dépensent l’argent qui devraient être provisionné et se retrouvent complètement dépourvus lorsque les appels tombent.

Ne jamais confondre bénéfice et tiroir-caisse

C’est là le nœud du problème. Il faut agir en tant qu’entreprise qui anticipe et provisionne ses charges, et non en salarié qui touche son salaire net quand il encaisse une facture.

Les auteurs savent de manière diffuse qu’il y aura une cotisation à payer, mais espèrent toujours que par magie elle soit moins haute que prévue (voire nulle).

Pourtant, les cotisations sont calculées sur le bénéfice, et donc sur de l’argent qui a été encaissé. Il ne s’agit pas d’une somme tombée du ciel ni d’un coup en traître, l’argent est bien passé par votre compte en banque à un moment. Il n’y a même pas d’appel forfaitaire.

Il est important de noter également que les cotisations sont calculées sur le bénéfice de l’année précédente, mais normalement il n’y a aucune mauvaise surprise car vous avez conservé la somme dédiée aux cotisations au fur et à mesure des encaissements de factures.

L’erreur est donc souvent d’avoir tout utilisé au lieu d’en provisionner une partie sur un compte dédié.

Il faut vraiment intégrer que cet argent n’est pas le vôtre, au sens propre. Avec les outils bancaires disponibles aujourd’hui, il est pourtant très facile de faire un virement automatique d’une fraction de vos encaissements (mettons 30 %) sur un compte séparé ou un livret (pour faire travailler cet argent) et de ne pas y toucher jusqu’à ce qu’on vous le réclame.

Si mettre cet argent de côté et faire comme s’il n’existait pas vous met dans une situation précaire, c’est qu’il y a un problème, et il ne vient pas de ces cotisations.

Le prix d’une prestation est égal à la marge que l’on veut en retirer + tout le reste

Le problème vient que vos tarifs sont trop bas et que vous n’êtes pas rentable. Quand vous achetez n’importe quoi, le prix que vous payez est la somme du coût de production, des charges payées pour la fabrication et la vente du produit, (recherche, marketing…) et de la marge que veut se faire le vendeur.

Cette somme est répercutée sur le client qui la paye dans son intégralité. Alors pourquoi il n’en va pas de même avec vos prestations ?

Si quand vous facturez une illustration à 300 € vous ne pouvez pas vivre une fois qu’on vous a retiré la part de cotisations à payer sur cette somme, c’est peut-être que vous auriez dû facturer cette illustration 400 €.

Le problème est d’agir comme des salariés qui toucheraient un salaire net et garderaient l’intégralité de ce qui est versé sur leur compte.

Dans votre cas, une bonne partie de l’argent ne fait que TRANSITER par votre banque mais n’est absolument pas à vous. Si vous avez déjà été salarié il ne vous est pas venu à l’idée de vous plaindre que les cotisations étaient trop chères, puisqu’elles étaient déduites en amont. Il suffit de vous dire la même chose ici.

On n’a pas le choix

Vous allez me dire “oui mais si je monte mes prix personne n’achètera”.

Outre le fait que ça n’est pas forcément une fatalité (le positionnement tout ça), si vous vendez moins cher que votre seuil de rentabilité, vous vous retrouvez dans une énorme précarité. Alors faut-il continuer à vendre votre travail à perte ou vaut-il mieux ne rien vendre du tout ?

Personne ne s’étonne qu’une entreprise non rentable jette l’éponge, pourtant les auteurs s’acharnent à vendre leurs services même quand ils perdent de l’argent. Quel est l’intérêt ? Quitte à ne pas vivre de son art et de galérer, autant trouver un boulot alimentaire et faire ce qu’on aime à coté.

Notez aussi la contradiction entre se plaindre de la grande précarité des auteurs, et de militer pour baisser ces cotisations pensées pour aider les auteurs et destinées à diminuer cette précarité. C’est reculer pour mieux tomber.

Concrètement, leurs charges très basses et leur retraite “libre” ont poussé les auteurs BD à accepter de leurs éditeurs des rémunérations totalement inadaptées à la réalité de leur statut indépendant, et lorsqu’ aujourd’hui l’administration réagit et se décide à les doter d’une vraie retraite, ils ne gagnent tout simplement plus assez pour se la payer. – Julien Moya

Tout à l’égo

Le problème est que beaucoup d’auteurs indépendants ne se voient pas comme une entreprise. Les questions de rentabilité leur passent au dessus de la tête, et ils n’ont aucun plan prévisionnel.

Or, être artiste est une chose, mais si l’on a choisi un statut indépendant, on est bel et bien une entreprise immatriculée, avec toutes les contraintes et la gestion que ça implique.

Le plombier ou le coach sportif ne sont pas plus versé que vous dans la paperasse, et pourtant ils doivent assumer toute la partie gestion de leur entreprise. Comme vous.

Tout le monde aimerait ne se consacrer qu’à son art, mais à ce moment là il faut être juste artiste et ne pas créer de structure. La “paperasse” et l’aspect commercial font partie intégrante de votre activité et vous occuperont 30 à 50 % du temps. Deal with it.

tout ce qui est emballage, commande d’emballages, allers-retours à la poste, déplacements, paperasserie et j’en passe, oui, je me tape absolument tout, et c’est le prix de cette indépendance et je considère cette partie du travail comme aussi importante, voire plus, que mon dessin et ma production. C’est cette partie là qui me fait bouffer, pas mes dessins à eux tout seuls, il faut être lucide. – Tanxxx, in “c’est qui l’patron” (au sujet de la répartition patriarcale du travail dans le milieu créa.)

S’ajoute à tout ça le fait de vouloir être reconnu, diffusé, publié, envers et contre tout.

Un électricien ne fera jamais d’installations non rentables pour le seul plaisir de faire son métier. Il sait qu’il doit dégager une marge pour vivre à la fin du mois et faire prospérer son entreprise.

Chez les auteurs, graphistes, dessinateur de BD, tout le monde est prêt à accepter n’importe quelle condition simplement pour avoir le droit de travailler en perdant de l’argent. Il est temps de faire comprendre aux éditeurs et aux clients (et à vous-même) que vous avez besoin de manger comme tout le monde.

Douloureuse prise de conscience qui agite la sphère BD, se rendant compte que depuis 10 ans ils ne survivent que grâce au fait qu’ils ne cotisent rien.

Si vous travaillez en perdant de l’argent, autant ne pas travailler (ou travailler pour vous même, sans monter d’entreprise).

Alors que faire ?

Certains auteurs rêvent d’un statut d’intermittent pour les dessinateurs, pourtant, comme dans le cinéma, ce statut n’aiderait pas les plus précaires mais servirait à subventionner une industrie. D’autres aimeraient des charges réduites mais on a vu que les auteurs bénéficiaient déjà des cotisations les plus faibles ainsi que d’une flopée d’avantages.

La solution passe simplement par le fait de se comporter comme n’importe quelle entreprise classique, avec des objectifs, un seuil de rentabilité, et de l’anticipation. Il n’y a pas de recette magique, tout le monde fonctionne comme ça et il serait temps de s’y mettre au lieu de blâmer l’État tout en faisant cadeau de votre travail à ceux qui vous exploitent.

Et si ça n’est pas fait pour vous, il n’y a aucune honte à préférer un autre type de carrière.

Au boulot (rémunérateur) !

La France est un pays qui subventionne largement la culture. Alors certes ça nous donne 3 films identiques de Christian Clavier par an, mais ça nous permet aussi d’avoir et un des régimes les plus avantageux au monde, et un cadre hyper favorable pour exercer notre métier (qui est bien souvent aussi notre passion, mais c’est pas une raison pour ne pas en vivre).

Il faudrait donc arrêter de désigner la mauvaise cible et accepter les raisons qui font que les auteurs n’ont peut être jamais été dans une situation aussi précaire. Non, la “France” ne veut pas “Tuer la BD”.

Les responsables sont (entre autre) les clients et les éditeurs qui ne payent plus décemment les auteurs, et les auteurs qui font n’importe quoi et acceptent n’importe quelles conditions pour travailler et être publiés, alors même qu’ils perdent de l’argent.

Ces conditions hyper favorables pour les auteurs les ont en fait encouragé à ne se soucier de rien et à rogner leurs prix au seul bénéfice des éditeurs qui a profité directement des faveurs et du statut avantageux de l’auteur. Il est temps que les auteurs se fassent payer le vrai prix pour leur travail, incluant toutes leurs charges et la marge qu’ils veulent dégager de leur travail.

Le problème, en l’occurrence, c’est un secteur professionnel (la BD) où les auteurs biberonnés par des éditeurs paternalistes ont pendant longtemps laissés ces derniers leur imposer lentement des rémunérations de plus en plus lamentables, justement parce qu’ils avaient des taux de cotisations ultra faibles et qu’ils on “oublié” qu’ils devaient financer eux-mêmes beaucoup de choses, dont leur santé, leur assurance chômage et leur retraite. – Julien Moya

S’il y a augmentation de cotisations, votre “net” (bénéfice) ne doit pas bouger et l’augmentation être répercutée sur les clients et éditeurs.

Résumé pour s’en sortir par le haut

  • Agissez comme une entreprise (que vous êtes).
  • Calculez votre seuil de rentabilité.
  • Ne vendez jamais vos prestation en dessous de ce seuil, même si c’est pour être publié.
  • Dites-vous que quitte à travailler à perte, autant ne pas travailler.
  • Profitez de notre statut très avantageux pour vivre décemment tout en ayant des prix attractifs et une marge correcte.

Vous pouvez le faire, pour le bien de toute la profession, et votre bien à vous. Vous avez créé une entreprise, il faut gérer une entreprise.

Good luck.

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