Contre le travail gratuit, rencontre avec Axelle Lemaire, Secrétaire d'État chargée du numérique.

Certains graphistes défendent l’idée saugrenue que leur travail doit être rémunéré, comme n’importe quel autre métier où le principe de cette rémunération n’est pas remis en question.

C’est pour défendre cette idée que lundi 21 juillet 2014 nous rencontrons Axelle Lemaire, la Secrétaire d’État chargée du numérique, pour lui expliquer notre vision des choses.

Si certains d’entre-vous ont pu suivre les rebondissement de cette histoire sur Twitter, je me suis dit qu’un petit récapitulatif et une contextualisation de cette action ne nuirait pas pour ceux qui auraient loupé des épisodes.

Je récapitule également les mesures que nous avons pris pour cette rencontre, et liste les gens présents.

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L’évolution du travail gratuit

Le « travail pour la passion » est une vielle histoire pour les professions intellectuelles, mais ce phénomène s’est accéléré, d’abord avec les concours graphiques bidons, puis avec les plateformes qui industrialisent ce travail gratuit pour le revendre avec de confortables marges (nos sources parlent d’un taux de 50%), et enfin, ce qui nous amène au sujet, avec des politiques qui font carrément l’apologie de ces boîtes qui exploitent purement et simplement de la main d’œuvre gratuite dans ce qui s’apparente à du travail dissimulé. Ce serait le nouveau modèle de « la France qui gagne » comme l’a dit le 26 mai Axelle Lemaire, secrétaire d’État chargée du numérique.

La lutte des graphistes contre le travail gratuit

Tout ce qui entoure le design possède une aura « fun et ludique », et avec l’accessibilité des outils de design numérique, tout un chacun peut s’improviser créateur. C’est dans ce contexte que les « concours » de graphisme ont fleuri, sous l’œil bienveillant des graphistes qui trouvaient ces initiatives sympas.

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Cependant, quelques personnes ont depuis le début senti les dérives que préfiguraient ces concours, et s’en sont émus sur les forums spécialisés comme 1dcafé ou kob-one. Nous étions peu nombreux au départ, et nous passions, même auprès de nos confrères, pour des râleurs et des pisse-froid venant gâcher des « initiatives bon enfant qui permettent à tout le monde d’avoir sa chance ».

Quand ces concours se sont généralisés et que les premières plateformes de crowdsourcing sont apparues, nous sommes sorti de nos forums pour toucher le plus grand nombre et faire de la pédagogie auprès de nos confrères, par des initiatives telles que le kit de survie du créatif, ce blog (qui dénonce les faux concours depuis 2007), l’association métiers graphiques (hélas inactive), et même un livre édité par Eyrolles.

Industrialisation de l’exploitation.

Pleins de bonne volonté et partant du principe que les plateformes qui exploitent les graphistes le faisaient par méconnaissance de la profession, nous avons lié le dialogue avec quelques-unes d’entre elles pour que leurs utilisateurs ne soient pas lésés par des conditions abusives et ne travaillent pas au black par exemple. (c’était bien avant le statut d’Auto Entrepreneur, quand le mythe de l’artiste libre battait son plein, et que Wilogo et consorts ne demandaient même pas de factures à leurs membres.) Nous avons également participé à des tables rondes pour faire comprendre notre point de vue (Creads se lançait à peine à l’époque, et déjà nous critiquions leur business plan).

Nous nous sommes vite rendu compte (naïfs que nous étions) qu’en fait d’améliorer les conditions de travail pour leurs membres, ces plateformes ont profité de nos discussions pour durcir le ton puis menacer d’attaquer en diffamation tous ceux qui osaient les critiquer, pour avoir la place nette pour lever des fonds et s’industrialiser. Leur (fausse) candeur de départ et leur postulat « d’aider les graphistes qui ne trouvent pas de clients » ont vite cédé la place à la vraie nature de leur business : L’exploitation et la revente pure et simple de prestations obtenues gratuitement, pour faire une grosse marge et lever des fonds.

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Plans média et rachats, le temps des désillusions.

Cette mutation des usages s’est accompagnée de vastes plans coms, avec tous les blogs, journaux et TV reprenant en boucle le fait que ces entreprises apportaient des solutions innovantes (car sur internet) pour permettre aux gens qui n’avaient pas de budget d’acheter quand même de la création. Merveilleux tour de passe-passe dans lequel était systématiquement passé sous silence le fait que ne payer personne devait pas mal aider à atteindre cet objectif.

Les investisseurs ne s’y trompant pas ont commencé à racheter ces boîtes, car ne pas payer les gens reste quand même un des business plan les plus rentables de ce siècle. Certaines boîtes ont été rachetées plusieurs millions d’euros, les gentils fondateurs abandonnant le navire les poches pleines dans le plus bel esprit collaboratif en laissant sur le carreau une communauté servile qui avaient toujours cru à leurs promesses d’entraides graphiques pour le bien commun (en verrouillant leurs forums au passage pour que personne ne s’exprime, puis en les supprimant, parce qu’on est là pour bosser maintenant).

Si t’aimes pas tu participes pas.

Devant une telle menace et les moyens déployés par ces entreprises (trésorerie bien supérieure à la nôtre + intimidations juridiques) nous nous sommes concertés et avons décidé de mener la bataille sur le front des graphistes « prestataires », en les convaincant d’éviter ces plateformes pour la sauvegarde de leur profession, voire même, pour ceux ayant déjà largement participé, de demander aux Prud’hommes de requalifier ces salariats déguisés en CDI comme la loi le leur permettait.

Las, nous avions en face de nous des profils de graphistes souvent amateurs, souvent salariés dans un domaine différent, souvent non déclarés, et souhaitant avant tout « s’amuser » et toucher à des projets qu’ils n’auraient pas eu l’occasion de toucher autrement, quitte à le faire gratuitement. Nos interventions ont été perçues comme une tentative de « rester entre nous » et de défendre nos tarifs « prohibitifs ».

L’attitude que nous avons adoptée était alors plus ou moins « tant pis pour les amateurs qui se complaisent à engraisser des plateformes qui ne nous font pas concurrence, qu’ils se débrouillent » (oui car le principal reproche qu’on nous fait est d’avoir peur de la concurrence, alors que nous sommes en concurrence au quotidien avec nos confrères).

Évolution des mentalités

Le tableau semble sombre, mais depuis que nous nous sommes mis à faire de la pédagogie sur le sujet, nous avons constaté que les mentalités ont quand même évolué, et que lorsqu’un faux concours graphique était jadis unanimement salué, on retrouve aujourd’hui de nombreux graphistes qui s’en plaignent et dénoncent ces appels d’offres déguisés. L’idée que le graphisme, même via le média internet, doit être rémunéré comme n’importe quelle prestation a fait son chemin, et la communauté est bien mieux armée maintenant qu’elle ne l’était il y a environ 10 ans. C’est une très bonne chose.

Comment la visite d’Axelle Lemaire chez Creads a mis le feu aux poudres

Nous étions donc dans un relatif statu quo, avec d’un coté ces plateformes employant des  « graphistes » pouvant se permettre de travailler gratuitement, souvent même pas déclarés, et de l’autre coté nous, faisant notre boulot rémunéré normalement. Jusqu’au moment où Hart Workshop a porté à mon attention qu’Axelle Lemaire avait rendu visite à plusieurs startups, dont Creads dont visiblement elle ne connaissait pas le business model, et qu’elle a fait l’apologie de leur système en ces termes :

Les politiques ont besoin d’être davantage à l’écoute des startups. Il est plus que nécessaire de lutter contre la morosité ambiante. Creads a un rôle d’exemplarité à jouer. Vous êtes la France qui gagne. Il faut le faire savoir !

Je suis très sensible à l’univers de Creads. Il y a une excellente énergie positive ici. Je comprends que 50 000 créatifs vous aient rejoint !

Donc une entreprise qui se sert du travail de milliers de gens pour le revendre gratuitement à son profit (et sans payer de cotisations sociales sur ces prestations) lutte contre la morosité ambiante et à un rôle d’exemplarité à jouer. Bien. Bien bien bien.

Le statu quo était donc brisé, et si après des années de lutte et de pédagogie on avait pu s’accommoder d’une situation où chacun restait dans son coin et où l’essentiel était pour nous d’éduquer les nouveaux arrivants de la profession pour ne pas qu’il tombent dans le piège du travail gratuit, il était hors de question que les plus hautes instances du gouvernement (de gauche de surcroît) applaudissent ce système et conseillent de le prendre en exemple.

Emballés par la mode de l’innovation numérique, du crowdsourcing et de tous les buzzwords qui gravitent autour, les pouvoirs publics sont-ils à ce point aveuglés par tout ce qui sonne un peu  « nouvelles technos » pour ne pas voir qu’il y a un problème quand une entreprise revendique utiliser le travail de 50 000 personnes et ne rémunère qu’une trentaine de salariés ?

Creads de son côté en a profité pour pavaner et communiquer sur cette visite qui tombait en plein dans sa levée de fond de 3 millions d’euros, un timing parfait pour légitimer leur business et gagner encore de la couverture média grâce à cet événement.

Par exemple :

Cette rencontre renforce la position de Creads en tant qu’acteur majeur du paysage numérique français.

(…)

Les fondateurs de Creads ont pu sensibiliser Axelle Lemaire sur l’importance de soutenir les entreprises du numérique en France dont les business modèles innovants, notamment au sein de l’économie collaborative, favorisent la création de valeurs sur le territoire français. Axelle Lemaire est notamment convaincue qu’il faut retenir les meilleurs créatifs dans notre pays et soutenir la créativité française.

Retenir les meilleurs créatifs, mais sans les payer donc. Un business model innovant s’il en est. C’est exactement comme ça que la création française doit être soutenue. Des propos intolérables pour les créatifs qui jouent le jeu et payent leurs cotisation sur un marché toujours plus concurrentiel.

Action sur les réseaux sociaux.

Pour beaucoup, les bornes avaient été dépassées, et de nombreux graphistes ont interpellé la Secrétaire d’État chargée du numérique et les membres de son cabinet sur Twitter. La mobilisation a été très importante, à tel point que Axelle Lemaire nous a promis qu’elle rencontrerait des graphistes pour parler des problèmes soulevés par le modèle du perverted-crowdsourcing.

La pétition : Non à l’exploitation du travail gratuit comme modèle de réussite en France.

Dans l’intervalle, nous avons décidé de focaliser notre combat sur des sujets simples et prioritaires, et de les exposer dans une pétition qui permettrait de ré-affirmer que nous sommes contre l’exploitation du travail gratuit, et contre le fait que ce modèle soit érigé en exemple, comme si c’était une innovation révolutionnaire dans nos métiers alors qu’il s’agit purement et simplement d’un ancien modèle qui consiste à faire travailler des gens sans les payer, puis à se faire de l’argent sur ces prestation obtenues gratuitement.

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L’objet de la pétition était aussi de faire la distinction avec les appels d’offres et le reste de l’économie collaborative, car il nous était souvent opposé que les compétitions sont choses courantes dans la publicité, or le modèle que nous dénonçons n’a strictement rien à voir avec les appels d’offres standards (qui sont par ailleurs condamnables également).

Nous ne savions pas quel accueil allait recevoir cette pétition, mais en quelques heures elle rassemblait déjà 1000 signatures, pour atteindre les 7000 à l’heure où j’écris ce billet. Il était désormais clair que nous n’étions plus un petit bataillon isolé, mais qu’une grande partie de la profession était en accord avec notre vision des choses, et ne souhaitait pas voir citées en exemple des boîtes méprisant leur métier.

Parallèlement (ou suite à la pétition), Axelle Lemaire nous a fixé une date ferme pour l’entretien. C’est une occasion inestimable, car c’est la première fois depuis que nous combattons ces systèmes que nous avons l’occasion de parler à un interlocuteur politique.

Qui sera présent à Bercy le 21 juillet ?

Plusieurs graphistes seront présent à la réunion avec Axelle Lemaire, pour défendre les intérêts de la profession, mais surtout plus généralement pour cesser l’exploitation du travail gratuit sous couvert d’innovation et de crowdsourcing. De nombreuses professions sont touchées, et la réunion concernera le vaste périmètre du travail gratuit dans l’économie numérique.

Ont été invités :

Ont participé à la création du dossier :

Seront présents :

Les fondateurs de Creads ont tenté de se greffer à l’événement dans une manœuvre de communication pour faire croire qu’ils étaient partie prenante dans la défense des graphistes, alors même qu’ils sont au cœur du problème, mais fort heureusement ils n’ont pas été conviés.

Qu’est-ce que nous allons présenter ?

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En plus de la lettre qui expose les grandes lignes de la problématique, un dossier complet sur le sujet du travail gratuit a été réalisé et envoyé au cabinet d’Axelle Lemaire pour servir de document de travail et de base de discussion. Ce dossier très complet (auquel je n’ai pris personnellement aucune part, bravo à ceux qui s’en sont occupés) rassemble des chiffres clés sur le travail gratuit sous forme d’infographies, de rappels des textes de loi qui régissent le monde du travail et de pistes de réflexions pour permettre l’innovation sans pour autant que certains acteurs s’affranchissent de toutes obligations légales auxquelles leurs concurrents sont soumis.

Ce dossier ainsi que la lettre avec toutes les signatures (plus d’une centaine de pages !) ont été imprimés et seront remis lundi en version papier à Mme Lemaire.

Lundi.

En plus de la longue préparation par mail avec toutes les personnes invitées, nous avons décidé de nous réunir lundi après-midi juste avant la réunion pour régler les derniers détails. Nous nous rendrons ensuite à la réunion pour une discussion qui, nous l’espérons tous, sera constructive et débouchera sur une prise de conscience qu’encourager ce genre de business model pervers est la pire chose à faire.

On vous tiendra bien sûr au courant !

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